Vous n’êtes certainement pas passé à coté de l’annonce du partenariat entre Adobe et TypeKit. L’article est ici : http://blog.typekit.com/2010/08/16/typekit-and-adobe/. Cette annonce à été grandement diffusée sur Twitter et j’ai impression qu’elle à été perçue comme quelque chose de positif.

C’est vrai que la propriété CSS3 @font-face à ouvert des perspectives à la fois aux graphistes mais aussi à tous les acteurs de la chaine de production onscreen. La solution semble acceptable pour les aficionados de l’intégration, de la sémantique et de l’accessibilité. A part l’utilisation obligatoire de JavaScript qui en rebute encore certains, la solution semble adoptée par beaucoup de gens. J’en veux pour preuve son acceptation quasi unanime par l’ensemble des concepteurs de gabarits et l’abandon immédiat de solution de remplacement comme SiFR, Cufón ou autres.

Pour ce qui me concerne, en tant que Designer, ma responsabilité c’est d’offrir aux annonceurs un « Droit à la cohérence ». Partant du principe que ce qui fait l’efficacité d’un positionnement visuel, c’est avant tout la cohérence graphique entre les différents supports de la marque, je suis plutôt enthousiaste à l’idée de voir le taux d’adoption de la propriété @font-face. Lorsque les titrages des supports print d’un annonceur sont tous en Myriad, de pouvoir utiliser la même Police pour les articles de son site web de façon accessible et sémantique me semble plutôt une belle avancée. Merci Adobe et TypeKit, la cohérence visuelle de la marque est respectée, son identité visuelle n’en sera que plus cohérente, perceptible et efficace.
A premier abord, je me réjouis donc de l’apparition de services commerciaux comme TypeKit qui permettent l’utilisation des fontes Adobe en rémunérant l’éditeur. L’offre commerciale de TypeKit est intelligente parce que contextuelle, elle répond au besoin immédiat des éditeurs et créé eux-mêmes les conditions d’un nouveau marché. Mais ne vous y trompez pas, leur démarche n’a rien à voir avec le désir de faire avancer un web ouvert, ni avec la défense du Droit d’auteur. Maintenant on peut aussi s’intéresser aux conséquences de l’apparition de ces nouveaux intermédiaires dans la distribution des polices, à cette évolution du marché de la création et de l’édition de Polices, et à ce que cela implique pour les éditeurs et créateurs du secteur.

Adobe et TypeKit sont dans un bateau

Les fontes Adobe sont disponibles chez TypeKit, oui, mais à quel prix ? Réponse : 99 US$… et avec ça on peut utiliser toutes les fontes du catalogue pendant un an, sur autant de sites qu’on le souhaite et dans une limite de 1,000,000 pages vues par mois.

… Hum …

Bon déjà, je remarque que le prix de cette licence c’est écroulée de 150% en 6 mois. Oui, si je me base sur la capture d’écran de l’article d’Aurélien (http://all-for-design.com/typographie/typekit)  le prix de cette même licence en Janvier dernier était de 249,99 US$.

Un tel écroulement des tarifs n’est pas anodin. Comment des éditeurs comme FontFont ou  Larabie Fonts ont acceptés de passer d’un prix de vente moyen de 350$ pour l’utilisation d’une fonte à un prix de vente client de 99$ de l’ensemble de leur catalogue commission de TypeKit incluse?

Parallèlement à cela, d’autres sites comme FontSquirrel ou Fondeck proposent déjà gratuitement des services très similaires à ceux de TypeKit. A ce rythme qu’en sera-t-il des prix du secteur dans 1 ou 2 ans ?

Je ne suis pas un spécialiste du marché de la Typo mais là, vraiment, que ce passe-t-il ? Qu’est-ce qui justifie un tel écroulement des prix en 6 mois et qu’est-ce que ça nous prépare pour l’avenir ?

Les intérêts des éditeurs, et ceux des créateurs

Chez Adobe, ce ne sont pas des philanthropes et ça fait longtemps qu’ils n’ont plus à prouver leurs capacités à gérer des licences. Je devine leur position : L’arrivée de @font-face permet aux concepteurs de sites d’utiliser potentiellement les fontes issues de leur catalogue, et ils ne souhaitent pas passer à coté des dividendes normalement perçu pour ces diffusions. A défaut de toucher les mêmes dividendes qu’avant sur l’utilisation des fontes de leur catalogue, ils tentent de limiter les dégâts et signet le deal. Le partenariat avec TypeKit est certainement vécu par la plupart des éditeurs comme un dernier rempart pour préserver un semblant de rémunération avant l’ouverture de la boite de pandore  (l’utilisation de @font-face et l’hébergement des fontes sur les serveurs des concepteurs sans passer par la case « paiement des droits »).

Je résume la proposition de TypeKit aux éditeurs : « nous vous offrons, moyennant une commission, la possibilité de brader votre catalogue à ceux qui voudront bien continuer payer. Ce sera toujours mieux que de laisser tous le monde utiliser vos fontes gratos ». L’ai-je bien résumé ?

De mon point de vue, le service proposé par TypeKit c’est juste de l’hébergement sécurisé et des statistiques sur l’utilisation des polices. Au final ça n’est pas grand-chose, Adobe avait largement les moyens de développer un procédé identique. Je m’étonne qu’ils ne l’aient pas fait. Il faut croire que le marché de la Fonte n’est pas une priorité pour eux, ni un enjeu commercial.

J’entends les éditeurs partenaires de TypeKit vanter les mérites du service. Gardons quand même à l’esprit que les clients de TypeKit sont volontaires, et que dans leur grande majorité les concepteurs s’ils ont avec @font-face la possibilité d’utiliser gratuitement des fontes en louzdé ne se priveront pas. Rien ne les en empêchera en tout cas. Le système proposé par TypeKit s’arrête là ; la brèche ouverte par @font-face et le problème des éditeurs et des créateurs n’est pas résolu, il juste passablement colmaté avec un Malabar.

Quelques remarques sur TypeKit

TypeKit se positionne comme un diffuseur intermédiaire. Avec les multiples partenariats qu’elle à signé avec les éditeurs, la société à la capacité de jouer sur les flux, c’est-à-dire de réduire ses marges et de se rattraper sur le volume des ventes pour faire son chiffre d’affaire. Ce genre de politique tire toujours les prix vers le bas. On devine aussi que les éditeurs partenaires ont acceptés ces conditions de rétrocession, à mon sens pour ne pas disparaître avec l’arrivée de @font-face. Il va falloir s’attendre à un écroulement des prix des polices et de la valeur quelles représentent dans les mois à venir, sur TypeKit et ailleurs. Le processus est déjà largement entamé.

TypeKit n’est pas créateur de Polices, ils vendent les licences de toutes les fontes de leurs éditeurs au même prix. Pour le consommateur, le prix final d’une police ne tient plus compte, ni du temps de sa création, ni de sa qualité, ni de la « cote » de son créateur, ni du fait quelle ait été déjà rentabilisée ou non. Tous les vecteurs qui justifiaient le prix d’une fonte ou la différence de prix entre une fonte et une autre n’existent plus. En clair : On vend tout au prix le plus bas possible, le meilleur au prix du moins bon.

Avec des prix aussi bas, TypeKit ne pourra pas rémunérer les créateurs contemporains de Polices originales. Les créateurs sont gentils mais quand on ne les paie pas, ils se barrent. Ces starlettes ont prit la sale habitude de revendiquer des besoins : manger, payer un loyer, faire vivre une famille.

Conclusion : TypeKit à terme ne distribuera que des fontes déjà archi rentabilisées commercialement et  issues de gros éditeurs comme Adobe. Ne comptez pas sur le système TypeKit pour valoriser et développer la création typographique.

Remarques sur le marché

Les éditeurs sont normalement là pour garantir aux créateurs une rémunération proportionnelle à la vente de leurs œuvres (si, je vous jure). Avec le système de prix fixes au ras des pâquerettes de TypeKit, il est clair que les éditeurs ne garantiront plus rien du tout aux créateurs. S’ils en sont à tenter de préserver un semblant de bénéfice sur l’exploitation de leur catalogue existant il est clair que l’intérêt des auteurs passera après (comment ça, c’est déjà le cas ?).

Ce qui me dérange un peu personnellement, c’est que les petites fonderies indépendantes, celles qui sont encore gérées par des créateurs de Polices et qui ont jusqu’à présent toujours participé à l’avancée de la recherche dans cette discipline ne trouveront pas ni en TypeKit ni en @font-face une solution viable. Ce sont eux pourtant qui représentent l’avenir de la création typographique alors que les gros éditeurs comme Adobe ne font « que » gérer un catalogue existant.

Quelques prévisions pour l’avenir

  • Je prévois une grande fête du slip dans laquelle les Polices seront utilisées sans vergogne par une majorité de concepteurs de site : « On ne va pas embêter notre gentil client avec cette histoire de droits d’auteur n’est-ce pas ? ». Les grands gagnants de cette histoire seront les avocats. Si la gestion des droits d’auteur passe aussi par l’engagement d’actions amiables ou en justice pour toucher sa rémunération les auteurs passeront par là. L’arrivé de @Font-face est une véritable aubaine pour tous les juristes spécialisés en Droit d’auteur
  • Action/réaction : Prévoyez l’apparition de sociétés qui proposeront des  solutions de protection par marquages des fontes pour facilité le travail des avocats.
  • L’arrivée sur TypeKit de fontes d’excellente qualité comme celles du catalogue Adobe va encore réduire le secteur de la création de fonte sur mesure. L’écart de prix entre une fonte conçue sur mesure et l’utilisation d’une fonte issue du catalogue s’agrandi de plus ne plus. Il va être de plus en plus difficile de vendre du « sur mesure ».
  • Les procédures d’achats chez les gros annonceurs sont toujours compliquées. Le renouvellement automatique du paiement de la licence proposé par TypeKit va gonfler pas mal d’annonceurs. J’imagine mal le service comptabilité de RENAULT, PEUGEOT ou TOYOTA penser chaque année à renouveler le paiement de 99 € à TypeKit pour poursuivre l’affichage de la Myriad sur le site. Le système de paiement de TypeKit devrait devenir forfaitaire rapidement. De 99€/an, on va rapidement passer à 99€ sans limite de durée.
  • Apres FontSquirrel et FontDeck, j’annonce  l’apparition d’autres solutions gratuites concurrentes de TypeKit. TypeKit pour se défendre de cette concurrence gratuite devrait multiplier les clauses d’exclusivité avec ses partenaires éditeurs et fondeurs. Actuellement certaines fontes comme la Tangerine  de Toshi Omagari vendues sur TypeKit  sont disponibles gratuitement  sur FontSquirrel :  http://www.fontsquirrel.com/fonts/Tangerine. Si TypeKit ne possède pas l’exclusivité sur les meilleurs catalogues de Polices son modèle économique ne tiendra pas.
  • Je prévois une baisse très significative de la création de nouvelles fontes. Les créateurs faute de rémunération devraient s’orienter vers des secteurs plus rémunérateurs.

Bha, au final il n’y a rien de nouveau sous les étoiles. Le marché évolue, il faut évoluer avec lui. Vous en pensez quoi de tout çà vous?