Vous êtes annonceur et dans le cadre de l’appel d’offres que vous vous apprêtez à publier vous demandez la livraison de plusieurs approches graphiques. Vous espérez là vous offrir la possibilité et le confort de choisir entre plusieurs propositions. Vous êtes formidable.

Mieux, vous êtes chef de projet en agence et l’appel d’offre de votre client demande la présentation de plusieurs pistes graphiques. Qu’à cela ne tienne, vous mettez votre meilleur graphiste sur l’appel d’offre et vous lui demandez de produire ces différentes versions. Vous êtes merveilleux.

Les designers ne sont pas (tous) des schizophrènes

Vous a-t-on déjà demandé d’émettre un avis sur quelque chose ? Je l’espère pour vous. C’est toujours agréable et valorisant d’émettre une opinion, de la construire, de structurer son argumentation, puis de la présenter.

Détaillons. Travailler sur un sujet c’est se forger une opinion, construire sa pensée autour d’arguments pragmatiques retenus parce qu’on les estime meilleurs que les autres. Travailler sur un sujet c’est surtout faire des choix, retenus eux aussi parce qu’on les estime meilleurs que les autres car plus adaptés au contexte du sujet. Un choix construit sur une analyse fine du sujet et de son contexte forge des certitudes.

Seulement voilà, imaginez maintenant que dans la foulée on vous demande d’émettre un deuxième avis totalement différent du premier sur le même sujet …

Dans ce contexte vous devrez tout d’abord intérieurement renier vos certitudes et déconstruire votre argumentation précédente, puis adopter une posture et un angle de vision totalement différent de celui avec lequel vous aviez naturellement abordé le sujet afin de mieux contredire vos précédentes certitudes.

La situation n’est pas confortable vous l’avouerez, alors pourquoi l’infliger à ce pauvre graphiste déjà accablé par une vie miséreuse et le poids de l’opprobre ?

Le syndrome de la proposition pourrie

Si vous êtes graphiste cela vous est déjà certainement arrivé que l’on vous demande de produire plusieurs pistes graphiques d’un même sujet. Si vous êtes chef de projet ou  commercial en agence, cela vous est déjà certainement arrivé de présenter à vos clients plusieurs pistes graphiques d’un même visuel réalisé par un seul et même graphiste.

Nous sommes entre nous et personne n’écoute, alors on peut se le dire… À chaque fois que cette situation s’est présentée, vous avez été amené à privilégier la présentation d’une proposition que vous estimiez plus aboutie, et à survoler la présentation de l’autre proposition en espérant qu’elle  ne soit pas retenue par le client. C’est une belle performance de votre part.

Je ne parle pas ici de propositions moins abouties parce que le graphiste choisi était inexpérimenté ou parce qu’il n’a pas eu le temps de concevoir quelque chose de correct, mais bien de ces situations où le graphiste a été contraint d’imaginer des solutions secondaires, des seconds choix conçus non pas autour d’arguments constructifs, mais uniquement dans l’idée de les rendre différents de sa proposition principale et initiale. Non, décidément on ne construit pas une proposition graphique par dépit.

Oui, mais nous, on veut pouvoir choisir !

Quelle belle idée ! Mais en avez-vous seulement les compétences et les moyens ? Agences, commencez par évaluer la demande de l’annonceur. Un annonceur qui demande plusieurs pistes graphiques vous fait un aveu tacite : il n’a aucune idée de la stratégie de communication visuelle à mettre en place dans le cadre de sa commande. Il espère juste picorer dans un panel d’idées graphiques agencées sur des critères subjectifs et arbitraires. Cela semble facilitant pour celui qui souhaite acquérir un design sur des critères uniquement esthétiques. Le problème de cette démarche, c’est qu’elle ne repose sur aucun objectif stratégique et qu’elle passe à coté de l’essence même de la communication visuelle : donner du sens.

Si l’on considère le graphisme comme la traduction visuelle d’une stratégie définie et validée en amont, en produisant du graphisme sans base stratégique vous desservez l’image de la marque et mettez en péril la réussite du projet.

Dans ce cas ne serait-il pas plus judicieux de proposer à l’annonceur de faire les choses dans l’ordre et de définir au préalable sa stratégie de communication visuelle ? La construction d’une stratégie de communication visuelle ne bride pas le graphiste, au contraire elle donne du sens à son travail.

Oui, mais le client a toujours raison !

C’est effectivement ce qui se dit dans les bas-fonds du commerce où des vendeurs dégoulinants de bagout promettent n’importe quoi à n’importe qui à partir du moment où il y a du pognon à grappiller. C’est aussi ce que disent les commerciaux débutants prêts à répondre à n’importe quelle demande absurde de peur de rater une vente.

Dans la réalité, les processus de production visuels requièrent des compétences techniques, répondent à des recommandations stratégiques et sont contraints par les périmètres techniques, stratégiques, ergonomiques, organisationnels et contextuels du projet. Alors non, le client « n’a pas raison » lorsque ses demandes sortent du périmètre du projet ou le desserve.

Jetez-moi la première pierre !

Un graphiste qui accepte de produire de multiples propositions d’un même sujet envoi plusieurs signaux forts à son client :

  • « Vous n’avez aucune stratégie de communication, mais je vais tout de même me lancer dans la production de pistes graphiques multiples ». Super : dans le meilleur des cas, c’est un graphiste qui se fout de la stratégie de ses clients. Il pond du visuel dénué de sens « à la chaine ». Dans le pire des cas, il n’a pas conscience que la construction d’un visuel efficace se base sur une stratégie sensée avoir été définie et validée en amont.
  • « Vos désirs les plus incongrus sont des ordres ! » Voilà un beau signal pour l’annonceur qui ne se gênera pas pour faire connaître l’enfer au graphiste ou à l’agence. Il n’y a rien de pire dans une négociation que de s’aplatir dès le départ, surtout lorsque la demande initiale est déjà abusive ou nocive pour le projet.

Mais alors que faire ?

Tâchons de réagir intelligemment et de façon pragmatique (enfin, essayons). Les annonceurs demandent fréquemment des pistes multiples dans leurs appels d’offres, c’est une constante dans nos pratiques professionnelles, et il faut faire avec. L’éducation des annonceurs peut se faire sur le long terme, mais je doute que mon discours sur l’importance de la stratégie de communication ait un écho immédiat chez tous les annonceurs de France. Les annonceurs continueront à demander des propositions visuelles multiples, et les agences continueront d’en produire.

Il y a par contre une disposition que les agences peuvent prendre immédiatement : ne plus demander à un même graphiste de produire de multiples pistes visuelles lors d’une même livraison. De leur côté les graphistes devraient aussi arrêter de s’essayer à ces contorsions impossibles. Si les uns comme les autres pensaient à la sous-traitance dans ce genre de situation, les projets y gagneraient en qualité.

Le principe idéal c’est de faire travailler un designer sur chaque piste visuelle. Non seulement vous évitez les problèmes que je développe dans les paragraphes précédents, mais vous divisez d’autant le temps de réalisation graphique.

Chaque graphiste à sa sensibilité, il interprétera le sujet à sa manière, avec ses outils ses processus de production, ses méthodes de travail, et enfin son propre style graphique. Il est foncièrement impossible que deux graphistes produisent des visuels identiques à partir d’un même sujet, et pourtant leurs différentes propositions peuvent être de qualité identique parce qu’elles n’auront pas été construites en dépit d’autre chose.

Ha accessoirement, vous, chefs de projets, directeurs d’agence, managers et donneurs d’ordres qui passez par là, je vous invite à pensez à moi pour vos futurs besoins en matière de sous-traitances… Tout ça pour ça…. pfff